Comment une seule cellule sait où construire un œil

Un ovule fécondé n’a ni yeux, ni cœur, ni gauche ou droite. Pourtant, en quelques semaines, il produit un corps dans lequel chaque organe occupe la bonne place. Comment une cellule qui n’a jamais vu un corps sait-elle où se trouve l’œil ? Cette question, popularisée sur la plateforme chinoise de questions-réponses Zhihu, occupe les biologistes du développement depuis plus d’un siècle.
Le premier indice est venu d’une observation d’une simplicité trompeuse sur la couleur. La plupart des animaux à fourrure ou à peau bicolore sont foncés sur le dos et clairs sur le ventre. Ce motif est si courant — souris, cerfs, poissons, oiseaux — qu’il doit être inscrit dans les règles du développement plutôt qu’appris. La raison est chimique. Les cellules du dos et celles du ventre se trouvent dans des environnements différents, et chacune libère des molécules de signalisation différentes. Ces molécules se diffusent et forment des gradients, et une cellule lit la concentration locale pour décider de ce qu’elle deviendra. La couleur est simplement le gradient le plus facile à voir.
Cette idée a une histoire d’origine célèbre. Dans les années 1920, l’embryologiste allemand Hans Spemann et son étudiante Hilde Mangold ont transplanté un petit fragment de tissu d’un embryon d’amphibien à un autre. Le tissu greffé n’a pas simplement survécu. Il a ordonné aux cellules environnantes de construire un second axe corporel complet, produisant un têtard à deux têtes. Le fragment est devenu connu sous le nom d’organisateur, et l’expérience a valu un prix Nobel. Elle a prouvé que les embryons ne sont pas construits à partir d’un plan fixe, mais à partir de conversations entre cellules.
La génétique moderne a complété le vocabulaire. Un petit ensemble de gènes — nommés Hox, Pax6 et Sonic hedgehog — agissent comme des coordonnées le long du corps. Pax6, par exemple, contribue à déclencher la formation de l’œil. Remarquablement, le même gène joue ce rôle chez la mouche du vinaigre, la souris et l’humain. Activez-le au mauvais endroit chez une mouche et un œil pousse sur une patte. L’évolution réutilise sans cesse la même boîte à outils, ne changeant que le moment et le lieu où chaque gène s’exprime.
Les gradients expliquent plus que la couleur. Un membre en développement doit savoir quelle extrémité est l’épaule et quelle est le bout du doigt. Un tube neural doit savoir quel côté deviendra le cerveau et quel côté la moelle épinière. Dans chaque cas, un petit groupe de cellules libère un signal, le signal se diffuse, et les voisines répondent selon la quantité qui leur parvient. Cela ressemble moins à un plan et plus à la météo : des motifs qui émergent de règles locales.
Les scientifiques en Chine et ailleurs cartographient désormais ces signaux cellule par cellule, à l’aide de marqueurs fluorescents et de séquençage unicellulaire pour observer le développement des embryons en temps réel. Ce travail a un poids pratique. Comprendre comment les organes sont positionnés aide les chercheurs à cultiver des tissus de remplacement à partir de cellules souches, et aide à expliquer pourquoi certains défauts congénitaux surviennent lorsqu’un gradient est trop faible, trop fort ou décalé.
La vieille question — comment une cellule sait-elle où va l’œil — a maintenant une réponse partielle. Elle ne le sait pas, exactement. Elle perçoit ses voisines, lit la chimie qui l’entoure et suit des règles que l’évolution affine depuis des centaines de millions d’années. Le corps n’est pas un plan. C’est un accord.